CONFERENCE DU GROUPE DE TRAVAIL EUROPEN POUR LA DENDROCHRONOLOGIE- L.R.D.
 

 

 

 

CONFERENCE DU GROUPE DE TRAVAIL EUROPEN POUR LA DENDROCHRONOLOGIE

(MOUDON 1996)


PROJET DE CHARTE POUR LA SAUVEGARDE DES BOIS ANCIENS

ET

CODE ETHIQUE ET DEONTOLOGIQUE DES DENDROCHRONOLOGUES


    CE PROJET DE CHARTE ET DE CODE A DEUX OBJECTIFS PRINCIPAUX:

  1. INTEGRER LES BOIS ANCIENS AU PATRIMOINE MONDIAL

  2. DEFINIR UN CODE ETHIQUE ET DEONTOLOGIQUE POUR LA PRATIQUE DE LA DENDROCHRONOLOGIE


  1. Intégrer les bois anciens au patrimoine mondial

    1. Introduction
    2. Le bois est un témoin du passé qui, sous l'effet d'un mode d'urbanisation né de l'ère industrielle, se raréfie de plus en plus. Le processus de destruction s'ajoute à l'altération et à la dégradation naturelle de ce matériau qui, à terme, disparaîtra inexorablement.

      La perte de ce patrimoine est considérable puisque, en arrière-plan de l'aspect architectural, archéologique ou chronologique, se perdent aussi de nombreuses autres données. Le bois est par exemple l'objet d' analyses densitométriques, isotopiques, dendroécologiques ou paléoenvironnementales. Il est possible d'analyser la teneur en métaux lourds contenus dans les cernes de croissance. La structure complexe du cerne dont les différents paramètres morphologiques tels que le nombre de pores, la surface des pores, la largeur du bois de printemps, celle du bois d'été, par exemple, contiennent des données climatiques très précises comme l'ensoleillement, la température, les précipitations, etc..

      Ces données annuelles ou mensuelles ont été archivées durant des millénaires, dans un ordre chronologique idéal et par chacune des espèces ligneuses. Le dendrochronologue qui participe à la gestion du patrimoine doit être à la source de la sauvegarde de ces données.

      L' effort de gestion de ce précieux patrimoine doit viser aussi bien la sauvegarde, la protection, la conservation des bois, que le prélèvement des échantillons, l'établissement de la documentation de prélèvement, l'identification, l'analyse, le rapport d'exploitation et d'expertise, l'archivage des données et de l'échantillon, la publication. Sachant qu'une approche inadaptée provoque une perte d'information irréversible, la présente charte (le présent projet de charte) propose que ces activités soient régies par un certain nombre de règles et le respect de certains principes élémentaires.

    3. Postulat permettant d'intégrer le bois au patrimoine mondial
    4. Le bois situé dans un contexte géologique, archéologique et architectural doit être considéré et géré comme un objet d'intérêt scientifique et historique au même titre que la céramique, le silex, la pierre polie ou tout autre vestige archéologique ou historique.

      Le bois ainsi défini fait partie intégrante du patrimoine mondial culturel ou naturel, selon la convention de l'UNESCO (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organisation) et les Chartes d'ICOMOS (International Concil on Monuments and Sites). Le bois ancien a donc une valeur universelle exceptionnelle du point de vue de l'histoire et de la science.

      Pour autant que l'on considère les bois anciens comme patrimoine, l'essentiel des principes garantissant sa protection et sa gestion est déjà regroupé et contenu dans la convention de l'Unesco concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel, et dans la charte d'ICOMOS. Ces deux documents, traduits en plusieurs langues, sont connus, acceptés et largement diffusés.

      Dans ces documents, la gestion du bois est abordée indirectement en tant que patrimoine sous ses différents aspects :

      • partie d'un monument historique dans la Charte de Venise (1964);

      • objet de recherche scientifique dans la convention de Paris (1972);

      • soumis aux contraintes touristiques dans la Charte de Bruxelles (1976);

      • composante d'un jardin historique dans la Charte de Florence (1982);

      • partie intégrante d'une ville historique dans la Charte d'ICOMOS (1987);

      • vestige archéologique dans la charte d'ICOMOS (1990).


      Quelques rappels de ces chartes soulignent les objectifs à atteindre:

      Articles extraits des Chartes d'Icomos, de la convention de l'Unesco et applicables au bois

      Il est unanimement reconnu que la connaissance des origines et du développement des sociétés humaines est d'une importance fondamentale pour l'humanité toute entière en lui permettant de reconnaître ses racines culturelles et sociales.

      Le patrimoine archéologique constitue le témoignage essentiel sur les activités humaines du passé. Sa protection et sa gestion attentive sont donc indispensables pour permettre aux archéologues et aux autres savants de l'étudier et de l'interpréter au nom des générations présentes et à venir, et pour leur bénéfice. [...] (ICOMOS - Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique - introduction - 1990)

      La conservation et la restauration des monuments constituent une discipline qui fait appel à toutes les techniques qui peuvent contribuer à l'étude et à la sauvegarde du patrimoine monumental. (ICOMOS - Charte internationale sur la conservation et la restauration des monuments et des sites - article 2 - 1964))

      [...] Les politiques de protection du patrimoine archéologique doivent être prises en compte par les planificateurs à l'échelon national, régional et local. [...] (ICOMOS - Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique - article 2 - 1990))

      [...] La législation doit par principe exiger une recherche préalable et l'établissement d'une documentation archéologique complète dans chacun des cas où une destruction du patrimoine archéologique a pu être autorisée. [...] (ICOMOS - Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique - article 3 - 1990))

      [...] les inventaires constituent une banque de données fournissant les sources primaires en vue de l'étude et de la recherche scientifique. [...] (ICOMOS - Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique - article 4 - 1990))

      [Les Etats parties à la présente Convention s'efforceront dans la mesure du possible de] favoriser la création ou le développement de centres nationaux ou régionaux de formation dans le domaine de la protection, de la conservation et de la mise en valeur du patrimoine culturel et naturel et d'encourager la recherche scientifique dans ce domaine. (UNESCO - Convention concernant la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel - article 5e - 1972))

      [...] la charte devrait par conséquent être complétée sur un plan régional et national par des principes et des règles supplémentaires. (ICOMOS - Charte internationale pour la gestion du patrimoine archéologique - introduction - 1990))

      Le présent projet vise à fixer des principes et des règles supplémentaires spécifiques au bois anciens et à leur exploitation archéologique ou scientifique...


  2. Code éthique et déontologique pour la pratique de la dendrochronologie

    1. Datation par la dendrochronologie (définition)

    2. La dendrochronologie est une méthode de datation basée sur la comparaison de la croissance annuelle du bois en valeur relative, qui permet de déterminer la période durant laquelle un arbre a vécu et de préciser l'année d'abattage et la saison de son abattage ou de sa mort naturelle.

      Sans refaire l'historique de la discipline déjà largement publié, citons l'Américain E. Douglas qui, au début du siècle, datait déjà par la dendrochronologie d'anciens villages indiens. En Europe, dans les années 70, les dendrochronologues constituaient d'importantes chronologies ou référentiels.

      Dans les années 80, la datation de bois préhistoriques lacustres tombait dans la « routine » dendrochronologique, l'exploitation d'autres essences que le chêne ainsi que de nombreuses chronologies locales s'imposait.

      La méthode de datation à laquelle il est fait référence ici et qui est celle communément appelée dendrochronologie et à laquelle les archéologues et les historiens ont recours. Une méthode de datation qui aurait pour base un autre paramètre que la largeur annuelle du cerne de croissance, comme par exemple le bois de printemps, le bois d'été, le nombre de pores, etc. ne serait plus la méthode traditionnelle à laquelle nous nous référons ici.

      La position des séquences ou courbe en position synchrone les une par rapport aux autres est systématiquement validée sur la base d'un contrôle visuel. C'est ainsi que, jusqu'à présent, les chronologies ont été constituées et les bois archéologiques datés. Les créateurs de la méthode et les constructeurs de chronologies ont de ce fait et par là même validé cette méthode dite empirique.

      Toute autre approche utilisant d'autres paramètres ou d'autres outils statistiques devra aussi faire ses preuves et ne pas abuser des lettres de noblesse acquises par la dendrochronologie, même si celle-ci fait appel à des notions typologiques relevant des sciences humaines, dont la maîtrise s'acquiert après un long apprentissage. A terme, les résultats sont soumis à la critique des divers utilisateurs ou praticiens.

    3. Le devenir des échantillons et des données dendrochronologiques

      1. Le devenir des échantillons

      2. L'échantillon de bois est porteur d'informations scientifiques et archéologiques, au sens de l'art. 724 CCS. Son potentiel d'informations relatives notamment au climat et à l'environnement en fait aussi une curiosité naturelle au sens de ce même article. L'échantillon de bois appartient donc à l'état du territoire sur lequel il a été prélevé. Son devenir est fixé d'entente entre le mandant (représentant l'état) et le mandataire (le laboratoire). Après concertation avec le mandant et en l'absence de disposition contraire, le dendrochronologue assure librement à et pour son propre compte la gestion des échantillons dans l'esprit de la présente convention.

      3. Le devenir des données dendrochronologiques

      4. Les données dendrochronologiques sont soumises aux mêmes règles que l'échantillon. Elles appartiennent donc aussi à l'état du territoire sur lequel l'échantillon de bois a été prélevé. Son devenir est fixé d'entente entre le mandant (représentant de l'état) et le mandataire le laboratoire). Après concertation avec le mandant et en l'absence de disposition contraire, le dendrochronologue assure librement à et pour son propre compte la gestion des données dendrochronologiques dans l'esprit de la présente charte.

      5. La propriété intellectuelle

      6. Au même titre que toutes autres données scientifiques ou littéraires, les données dendrochronologiques sont soumises aux règles de la propriété intellectuelle, ceci dès les opérations de prélèvement et de mesure par le dendrochronologue.

    4. Quelques règles élémentaires

    5. En vue d'une gestion et d'une exploitation appropriées, deux catégories de bois sont distinguées:

      1. Les bois n'appartenant pas à un ensemble architectural homogène préalablement défini.

      2. Ce sont essentiellement les bois gorgés d'eau, en milieu humide, dont l'essentiel provient des vestiges archéologiques de stations lacustres préhistoriques. Lorsqu'ils sont sortis de leur milieu, le processus de dégradation de ces bois est extrêmement rapide.

        Sont inclus dans cette catégorie, les troncs fossiles provenant des lits des grands fleuves, les pieux de fondation des grands ensembles architecturaux tels que les murailles, les châteaux, les ponts, qui représentent aussi des témoins exceptionnels tant du point de vue dendrochronologique, historique que climatique.

        1. Le prélèvement de ces bois doit systématiquement être assuré, quelle que soit l'essence végétale des bois.

        2. Tous les échantillons doivent faire l'objet d'un relevé.

        3. Lors des prélèvements, les soins les plus attentifs doivent être apportés à l'aubier et au dernier cerne de croissance.

        4. Les échantillons doivent être identifiables avec une étiquette résistante marquée d'une inscription indélébile.

        5. Si la technique le permet, il serait souhaitable de réaliser aussi un archivage photographique des cernes sur CD-ROM (système fiable et non magnétique d'archivage en vue d'une analyse morphologique).

        6. Des moyens seront mis en oeuvre pour conserver au mieux les échantillons. Actuellement la mise sous vide et le stockage à l'abri de la lumière constituent les moyens de conservation les plus appropriés.

        7. Archéologiquement, il n'est pas souhaitable de trier les bons échantillons des mauvais, au risque d'éliminer des ensembles dont la particularité serait par exemple : une croissance particulière, un nombre restreint de cernes de croissance, un mauvais état de conservation, une essence particulière, etc. Sur une surface donnée, l'analyse doit donc être, si possible, exhaustive. Dans tous les cas, l'analyse dendrochronologique est réalisable.

      3. Les bois appartenant à un ensemble architectural homogène préalablement défini

      4. Les bois appartenant un ensemble architectural homogène et défini sont essentiellement ceux conservés en élévation, ce sont généralement les bois des édifices historiques.

        1. Un seul bois est insuffisant pour dater un ensemble architectural homogène.

        2. Une huitaine d'échantillons par ensemble garantit une représentativité dendrochronologique et archéologique. Tous les ensembles architecturaux devraient être identifiés, si possible du plus ancien au plus récent.

        3. La recherche du dernier cerne de croissance sous l'écorce est primordiale et les prélèvements sont toujours réalisés en respectant l'intégrité de l'objet analysé. Il faut insister sur la nécessité de prélever le dernier cerne de croissance sur le bois, cette donnée étant essentielle lors de l'analyse pour garantir des résultats précis à l'année et à la saison près, précision qui fait l'originalité de la dendrochronologie.

        4. Des documents précisant le lieu de provenance et l'emplacement du prélèvement doivent être réalisés, comme cela se pratique pour des vestiges archéologiques ou historiques.

        5. Dans certains cas, où il ne doit pas être porté atteinte à l'intégrité du bois analysé, il est possible de réaliser des mesures directement sur le bois sans prélèvement.

        6. Le charbon de bois comme le bois se prête à l'analyse dendrochronologique.

        7. Afin que l'interprétation des résultats de l'analyse ne soit pas ambiguë, le rapport doit clairement préciser le but du mandat dendrochronologique (descriptif de ou des ensembles à dater, analyse globale ou partielle).

      5. Contenu du rapport d'expertise

      6. Quelle que soit la catégorie de bois analysé, que ces bois soient datés ou non, un rapport d'expertise doit obligatoirement être remis au mandant après un délai à définir.

        Le rapport d'expertise doit comprendre les données suivantes :

        1. le nom de l'objet analysé;

        2. le numéro du rapport (ou référence);

        3. le nom du destinataire;

        4. le nom de(s) l'auteur(s);

        5. la date;

        6. le descriptif :

          • du mandat;

          • du nombre d'échantillons prélevés et analysés et le détail des essences en présence;

          • le descriptif des prélèvements par ensemble et leur positionnement.

          • des séquences obtenues;

          • de leur position chronologique;

          • de la dation de chacun des ensembles ou bois;

          • un archivage adéquat de ces données doit être assuré.

        7. une documentation dendrochronologique suffisante pour attester des résultats : références et bloc-diagramme sous forme graphique ou numérique.

        8. Il paraît tout aussi important d'assurer la sauvegarde des rapports d'expertise dendrochronologique. Celle-ci doit être assurée d'une part par les mandants, d'autre part par le laboratoire mandaté. De même que chaque rapport doit être référencé (N° de rapport). Cette référence doit accompagner les dates dendrochronlogiques qui sont publiées, comme cela se pratique pour le 14C.

        9. L'échantillon soumis à l'analyse fait partie intégrante du rapport d'expertise dendrochronologique, à ce titre il doit être archivé soit par le mandant soit par le mandataire et consultable par chacun des partenaires.

        10. Les tarifs pratiqués doivent être à la base d'une gestion et d'une réflexion économique et scientifique satisfaisante, qui assure l'analyse, la gestion et la pérennité des données ainsi que la formation d'une relève par la transmission des connaissances et de l'outil de travail. Dans le respect des règles énoncées ci dessus, un tarif annuel doit être fixé, édité et diffusé.